Voilà plusieurs mois que je me passionne pour ce qu’on appelle la « démocratie participative », et notamment les innovations démocratiques liées au numérique. En tant que designer, je conçois des dispositifs participatifs, avec des associations et collectivités. Pour des citoyens.
Je suis étonné de voir à quel point ces associations et collectivités peinent à mobiliser et faire participer un public large, hétéroclite, le plus représentatif possible des diversités d’opinions de la population.
Causes de la non-participation
D’après moi, plusieurs facteurs expliquent cette situation. Issue de lectures, discussions, intuitions et observations sur le terrain, la liste n’est évidemment pas exhaustive …et le contenu surement discutable (je répondrai avec plaisir et intérêt à vos questions et commentaires). A mon avis, voici donc les 10 principaux blocages à une démocratie opérationnellement et quotidiennement participative :
(1)
La « non-confiance » des citoyens dans la prise en compte effective de leur participationet de
leurs avis. Méfiants de nature, nous avons d’emblée la peur - au « mieux » de perdre inutilement du temps dans une opération de pure séduction politique – et au pire d’être manipulés et instrumentalisés bien malgré nous pour valider ou appuyer une décision déjà prise en haut lieu.
Malheureusement ces craintes sont trop souvent fondées : Malgré le dynamisme et la bonne foi de beaucoup, certaines opérations dites participatives sont en fait cosmétiques et sans enjeux ni moyens réels, voir purement et simplement réalisées pour justifier une politique publique.
(2)
La complexité du monde qui nous entoure. Les problèmes auxquels on nous expose sont rarement simples et trop souvent expliqués de manière confuse ou incomplète. Difficile d’avoir un dispositif participatif qui permette de comprendre rapidement l’étendue des enjeux d’une question. Comment ne pas être trop technique, précis et donc repoussant ? A l’inverse, comment ne pas être trop bref et simpliste ? – Souvent, le citoyen n’a pas d’avis préalable sur une question et ne se sent pas les épaules ou la légitimité pour prétendre comprendre et donner un avis personnel et construit.
Il nous revient donc d’accompagner ces citoyens dans leur compréhension du contexte, dans leur construction d’un avis personnel puis dans le partage de cet avis à travers un débat contradictoire avec d’autres citoyens.
(3)
La désillusion et la dépression. Il faut lutter au quotidien contre un défaitisme sclérosantqui pousse beaucoup de citoyens à jeter l’éponge et critiquer plutôt que d’oser la participation et la co-construction des politiques publiques. Là encore, c’est un effort à faire, tant dans la transparence que dans la pédagogie. Montrer les répercussions réelles d’une participation, rassurer les citoyens, prendre des engagements… autant de pistes à exploiter pour casser le faux argument du « tous pourris » !
(4)
Un manque de temps. Dans une société de l’instantané ou tout s’accélère, passer du temps à co-élaborer une politique publique est rarement dans les priorités du citoyen. Il est normal que beaucoup ne veuillent pas prendre sur leurs temps familiaux ou de loisirs pour s’engager dans une action participative ou militante. Peu de dispositifs offrent des formats qui permettent de prendre le temps de la réflexion puis de la participation.
(5)
Le problème de la rétribution de la participation. Pour donner de la valeur à un acte, il faut le rétribuer. Il ne s’agit pas forcément d’une rétribution financière, mais plutôt sociale, avec une mise en avant des contributeurs, la remise de prix, de points, de distinctions, d’honneurs, et de tout autre type de reconnaissance de l’engagement d’un individu pour le collectif.
C’est sur ce modèle que s’est construit le succès de facebook : On participe car on sait que nos amis (notre communauté) vont consulter notre contribution. Plus nous serons consultés et « aimés » (bouton « J’aime » de facebook), plus nous gagnons en reconnaissance sociale. Voilà notre rétribution.
(6)
Un manque d’éducation, de connaissance ou de savoir-faire. La non-maitrise des outils techniques ou cognitifs - tant chez les citoyens que chez les élus et les agents administratifs - freine beaucoup la participation. Qu’il s’agisse des usages du numérique, d’internet et des outils participatifs ou bien de la connaissance des institutions et de leur rôle, de la qualité de l’expression orale ou écrite, de la capacité de débattre en public et de soutenir une idée. …nombreux sont les apprentissages à mettre en place en continu auprès des populationssi l’on ne souhaite pas voir se creuser une fracture des usages démocratiques et une exclusion sociale des plus démunis face à ces nouvelles pratiques.
(7)
Un manque de communication. Bien communiquer, c’est s’adresser aux bonnes personnes au bon endroit et avec les bons moyens (supports, arguments, etc).
Pour faire acheter leurs produits et services, les entreprises rivalisent d’ingéniosité dans descampagnes de communication et de publicité toujours plus ambitieuses, créatives et surprenantes. L’idée est de faire connaitre l’objet (au sens large) à promouvoir et de donner envie aux personnes ciblées d’y adhérer. De tels moyens sont rarement mis en place pour inviter des citoyens à contribuer à un dispositif participatif. Il y aurait pourtant beaucoup à inventer sur le sujet !
(8)
Des problèmes d’équipement. La question est ici matérielle et notamment numérique : Connexion haut-débit, matériel informatique, smart-phones & tablettes, espaces publics numériques, lieux de formation et d’information, outillage technique de la participation, sites et plateformes, etc.
Pour garantir une participation efficace, il faut s’en donner les moyens technologiques, s’équiper et se former !
(9)
Un manque criant de volonté politique ! Ce point rejoint partiellement le premier (qui traitait de la confiance du citoyen) mais il me parait important d’insister fortement sur l’importance de ce facteur comme condition indispensable de la réussite de tous les autres enjeux soulevés. Sans prise de conscience, volonté active et soutien des décideurs, pas de démocratie participative… Les résistances au changement sont multiples (peurs, perte de pouvoir, non-maitrise, transparence…) mais avec une pédagogie par l’exemple, je suis certain que nous pouvons compter sur la bonne intelligence de nos représentants pour comprendreque faire participer les citoyens à la gouvernance est un des meilleurs moyens d’être efficace, d’obtenir des résultats positifs et donc, de se faire réélire !
(10)
Une non compréhension de l’importance du design des dispositifs et des processus. Nous l’avons vu, mettre en place un projet participatif réussi, c’est une démarche complexe et semée d’embuches ! Tout projet participatif nécessite donc d’être conçu de manière intelligente, en prenant en compte le contexte, en représentant les acteurs pour mieux correspondre à leurs besoins et mieux les surprendre dans leur quotidien, en faisant appel à la créativité pour innover dans les réponses, en s’assurant d’une parfaite ergonomie des outils proposés, en testant, en prototypant, en centrant la démarche sur le citoyen… Ce sont justement les outils et la démarche du design, et plus particulièrement du design de services (publics).
Evidemment, l’exercice est critique …et nous pourrions être tentés par le découragement à la lecture de ces freins & blocages. Ne nous y trompons pas l’objectif de cette réflexion est de repérer les problèmes dans une vision constructive. La question, ensuite, est de savoir comment retourner ces difficultés en opportunités pour, petit à petit, changer de système et glisser vers unedémocratie plus participative.
Pourquoi changer de modèle ? Pourquoi une démocratie participative ?
Malgré sa richesse et son développement, la société occidentale en général (et la société Française en particulier) est déprimée, manque d’optimisme et souffre de nombreux maux sans pour autant se mettre efficacement en mouvement pour relever les nouveaux défis auxquels elle est confrontée. Ce constat est selon moi révélateur de l’échec de notre modèle politique purement représentatif. Il s’agit bien d’un problème de gouvernance : La mécanique actuelle est défaillante et ne permet plus aux citoyens de vivre heureux, sereins et en confiance.
Ainsi, l’abstention chronique aux quelques rendez-vous démocratiques du système représentatif n’est-elle pas révélatrice de son échec ? J’en suis convaincu ; il est possible de mettre une grande majorité de citoyens Européens en capacité de comprendre et d’agir concrètement dans les processus de décision locaux, régionaux, nationaux et internationaux. Il est temps de remettre en question ce système de gouvernance au regard du contexte mondialisé, des révolutions technologiques, sociales et environnementales que nous vivons.
Beaucoup de choses sont possibles et restent à inventer. Les actions et les convictions que je porte, à travers le programme
innovations démocraTIC de la
FING et au travers de mon engagement dans l’association
parTICipation citoyenne, s’inscrivent dans ces objectifs :
- - Explorer et tester de nouvelles formes de participation citoyenne,
- - Concevoir et expérimenter de nouveaux dispositifs participatifs, à travers de nouveaux outils et de nouvelles pratiques,
- - Faire avancer les idées et l’état de la réflexion autour de la démocratie participative numérique,
- - Promouvoir la bonne conception des dispositifs, plateformes et outils participatifs …notamment grâce au design de services et aux sciences sociales.